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Quand on est travailleur autonome ou propriétaire d’une petite entreprise, il peut être très tentant de fonctionner comme ceci :
Il y a de l’argent dans le compte.
On a besoin de 300 $ personnellement.
On se le transfère.
Quelques jours plus tard, on reprend 500 $.
Puis 200 $ pour une facture personnelle.
Puis encore 400 $ parce que le solde bancaire semble quand même correct.
Pris séparément, aucun de ces montants ne semble nécessairement énorme.
Le problème apparaît quelques semaines plus tard, quand arrive le paiement d’un fournisseur, une facture importante, un versement de taxes ou une autre obligation de l’entreprise…
et que l’argent n’est plus là.
C’est souvent à ce moment qu’on réalise qu’on s’est versé beaucoup plus que ce que l’entreprise pouvait réellement supporter.
C’est probablement l’une des habitudes les plus dangereuses lorsqu’on commence à gérer une entreprise :
regarder le solde du compte bancaire et considérer que ce montant est disponible.
Supposons que le compte affiche 7 000 $.
À première vue, ça peut sembler confortable.
Mais dans ce 7 000 $, il y a peut-être :
3 000 $ destinés à des fournisseurs;
1 200 $ de TPS et TVQ à remettre;
800 $ pour une carte de crédit;
1 000 $ de dépenses fixes qui passeront dans les prochaines semaines;
et seulement une petite partie qui peut réellement être retirée sans fragiliser l’entreprise.
Le compte contient 7 000 $.
Mais l’entreprise n’a pas nécessairement 7 000 $ à dépenser.
Et lorsqu’on mélange en plus les dépenses personnelles et professionnelles, la vue d’ensemble devient encore plus difficile à obtenir.
Le scénario classique ressemble souvent à ceci.
L’entreprise traverse une période plus tranquille.
Les ventes entrent moins rapidement.
Certaines factures clients prennent du retard.
Mais le propriétaire continue à prélever de l’argent comme il le faisait lorsque les affaires allaient mieux.
300 $ ici.
500 $ là.
Un paiement personnel directement à partir du compte de l’entreprise.
Puis un autre transfert quelques jours plus tard.
Comme aucun prélèvement individuel ne semble énorme, on ne réalise pas nécessairement que 300 $ + 500 $ + 250 $ + 400 $ + 350 $ représentent déjà 1 800 $ sortis de l’entreprise.
Et à la fin du mois, la question arrive :
« Comment ça se fait qu’il ne reste plus assez pour payer les fournisseurs? »
L’argent ne s’est pas volatilisé.
Il est simplement sorti tranquillement, en petites sommes qui semblaient raisonnables au moment où elles ont été prises.
C’est là qu’un montant personnel fixe peut complètement changer la façon de gérer l’entreprise.
Lorsque les finances le permettent, déterminer à l’avance un montant raisonnable à se verser toutes les deux semaines ou chaque mois crée une frontière beaucoup plus claire entre :
ce que l’entreprise peut payer au propriétaire
et
ce qui doit rester dans l’entreprise.
Par exemple, plutôt que de prendre de l’argent cinq ou six fois pendant le mois selon les besoins personnels, on pourrait déterminer :
750 $ toutes les deux semaines.
Le propriétaire sait alors qu’il disposera de 1 500 $ pour ses dépenses personnelles ce mois-là.
Et l’entreprise sait, elle aussi, qu’elle doit supporter environ 1 500 $ de sorties destinées au propriétaire.
Tout devient beaucoup plus prévisible.
Avant de déterminer combien on peut se verser, il faut regarder ce que l’entreprise doit payer.
Les fournisseurs.
Les cartes de crédit.
Les logiciels.
Les assurances.
Les taxes.
Les prêts.
Les dépenses récurrentes.
Les sommes qu’on devrait conserver comme coussin.
Le propriétaire ne devrait idéalement pas être payé simplement parce qu’il reste de l’argent dans le compte aujourd’hui.
Le montant devrait être établi en fonction de ce que l’entreprise peut réellement supporter après ses obligations.
Cette distinction devient encore plus importante lorsqu’une entreprise traverse une période plus lente.
Parfois, le montant personnel doit temporairement diminuer.
Ce n’est pas agréable.
Mais c’est souvent préférable à vider progressivement l’entreprise jusqu’au moment où elle n’est plus capable de payer ses propres comptes.
Un montant fixe rend aussi la comptabilité beaucoup plus facile à lire.
Si vous savez que vous prenez normalement 750 $ toutes les deux semaines, il devient beaucoup plus simple de suivre les retraits personnels.
À l’inverse, lorsque le propriétaire fait quinze virements de montants différents pendant le mois, paie certaines dépenses personnelles directement avec la carte de l’entreprise et rembourse ensuite certaines sommes sans méthode précise, il devient rapidement difficile de comprendre combien il s’est réellement versé.
Et si le propriétaire lui-même ne le sait plus, il devient difficile de déterminer si son train de vie personnel est compatible avec la capacité financière de l’entreprise.
Une entreprise peut générer beaucoup d’argent sans que tout cet argent appartienne immédiatement au propriétaire.
C’est une distinction importante.
Une partie sert à faire fonctionner l’entreprise.
Une partie couvre les obligations.
Une partie doit parfois être conservée pour les mois plus tranquilles.
Une autre peut servir à investir dans la croissance.
Et finalement, une partie peut être versée au propriétaire.
Le simple fait de créer une rémunération ou un prélèvement régulier aide mentalement à faire cette séparation.
On arrête progressivement de voir le compte de l’entreprise comme une extension de son compte personnel.
L’avantage ne se trouve pas seulement du côté de l’entreprise.
Recevoir un montant relativement stable toutes les deux ou quatre semaines permet aussi de mieux organiser les finances personnelles.
On sait approximativement ce qui entre.
On peut établir un budget.
On peut prévoir les paiements.
On évite davantage le réflexe de retourner chercher de l’argent dans l’entreprise chaque fois qu’une dépense personnelle apparaît.
C’est particulièrement utile lorsqu’on vient du monde salarié, où on était habitué à recevoir une paie prévisible.
Créer volontairement une certaine régularité permet de reproduire une partie de cette stabilité.
Se verser un montant fixe ne veut pas dire déterminer le salaire dont on aimerait disposer et forcer ensuite l’entreprise à le payer.
C’est l’inverse.
On regarde d’abord ce que l’entreprise génère réellement.
On considère ses dépenses et ses obligations.
On prévoit un coussin raisonnable.
Puis on détermine ce qu’elle peut verser au propriétaire sans constamment se retrouver à court de liquidités.
Une entreprise qui peut raisonnablement supporter 1 500 $ par mois ne devrait probablement pas verser 3 000 $ simplement parce que le propriétaire a personnellement besoin de 3 000 $.
Sinon, le problème n’est pas réglé.
On lui a simplement donné un horaire.
Un montant fixe n’empêche pas nécessairement de se verser davantage.
Il permet surtout d’éviter que les retraits supplémentaires deviennent automatiques.
Si l’entreprise termine un trimestre avec de bonnes liquidités, que ses fournisseurs sont payés, que les taxes sont prévues, que les dettes sont sous contrôle et qu’un coussin demeure dans le compte, un prélèvement supplémentaire peut très bien être envisagé.
La différence, c’est qu’on le fait après avoir regardé les chiffres, plutôt que simplement parce que le solde bancaire semble élevé.
Il y a ici une petite distinction comptable importante.
Dans une entreprise individuelle, le propriétaire et l’entreprise ne constituent pas deux contribuables distincts de la même façon qu’une société incorporée.
Les sommes que le travailleur autonome retire pour lui-même sont donc généralement comptabilisées comme des prélèvements personnels, et non comme une dépense de salaire de l’entreprise.
Cela n’empêche absolument pas d’adopter la même discipline qu’une paie.
On peut décider :
« Je me transfère 750 $ toutes les deux semaines. »
Comptablement, il s’agit d’un prélèvement.
Mais du point de vue de la gestion, on vient de créer une méthode prévisible.
Pour une société incorporée, la rémunération du propriétaire peut plutôt prendre différentes formes, notamment un salaire ou des dividendes, et la façon de structurer cette rémunération mérite d’être déterminée selon la situation fiscale et financière de l’entreprise.
Pour une petite entreprise, la méthode peut rester extrêmement simple.
Premièrement, séparer autant que possible les finances personnelles et professionnelles.
Deuxièmement, connaître les dépenses et obligations à venir de l’entreprise.
Troisièmement, déterminer un montant personnel conservateur que l’entreprise peut supporter.
Quatrièmement, faire ce transfert à une fréquence fixe : par exemple toutes les deux semaines ou deux fois par mois.
Et finalement, réévaluer le montant périodiquement.
Si l’entreprise grandit, le montant peut augmenter.
Si elle traverse une période plus lente, il peut temporairement diminuer.
L’objectif n’est pas de créer une règle rigide.
L’objectif est d’éviter de gérer les retraits personnels selon l’humeur du compte bancaire.
Quand on travaille fort pour bâtir son entreprise, il est évidemment normal de vouloir profiter de l’argent qu’elle génère.
Le problème commence lorsque le propriétaire se paie avant même de savoir si l’entreprise a les moyens de le faire.
À force de petits prélèvements, une entreprise peut sembler fonctionner normalement tout en perdant tranquillement sa marge de manœuvre.
Puis une dépense imprévue arrive.
Ou un client paie en retard.
Ou les ventes ralentissent.
Et soudainement, il n’y a plus assez d’argent pour absorber le choc.
Se verser un montant raisonnable et prévisible n’est donc pas seulement une façon d’organiser ses finances personnelles.
C’est aussi une façon de respecter les limites financières de son entreprise.
Parce qu’au bout du compte, le propriétaire a besoin d’être payé, mais l’entreprise, elle, a aussi besoin qu’on lui laisse suffisamment d’argent pour continuer à fonctionner.
Compta Tandem Chevrier,